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Sous acide

Le grand trip de Tom Wolfe jusqu’à San Francisco, dans le bus des Merry Pranksters

Le récit culte du voyage de Tom Wolfe dans les vapeurs de la contreculture psychédélique des années 1960, publié en impression typographique en relief avec des documents d’époque et des photographies de Lawrence Schiller et Ted Streshinsky. Photo: Lawrence Schiller
Le récit culte du voyage de Tom Wolfe dans les vapeurs de la contreculture psychédélique des années 1960, publié en impression typographique en relief avec des documents d’époque et des photographies de Lawrence Schiller et Ted Streshinsky. Photo: Lawrence Schiller
Tom Wolfe avec Jerry Garcia et Rock Scully, manager de Grateful Dead, à l’angle de Haight et Ashbury. San Francisco, 1966. Photo de Ted Streshinsky. © 2016 The Estate of Ted Streshinsky
Tom Wolfe avec Jerry Garcia et Rock Scully, manager de Grateful Dead, à l’angle de Haight et Ashbury. San Francisco, 1966. Photo de Ted Streshinsky. © 2016 The Estate of Ted Streshinsky
Le récit culte du voyage de Tom Wolfe dans les vapeurs de la contreculture psychédélique des années 1960, publié en impression typographique en relief avec des documents d’époque et des photographies de Lawrence Schiller et Ted Streshinsky.

Bonne idée, Cool Breeze. Cool Breeze, c’est le gamin avec une barbe de trois ou quatre jours assis près de moi sur le métal étampé qui tapisse l’arrière découvert d’une camionnette. Laquelle n’arrête pas de cahoter. De plonger et de remonter et de se balancer comme un bateau sur ses ressorts pourris. Derrière la camionnette, la ville de San Francisco dégringole la colline; toutes les chicanes de ces fenêtres sur la baie, à n’en plus finir, ces taudis avec vue, cahotent et déferlent le long de la colline. L’un après l’autre, les panneaux publicitaires s’allument sur eux, ornés de verres de Martini au néon, symboles des bars de la ville – des milliers de verres de Martini magenta-néon plongeant et déferlant de la colline et, en dessous, des centaines, des milliers de gens manoeuvrant pour voir ce phénomène, ce camion cinglé dans lequel nous sommes; leur blanc visages surgissent des revers de leur veste comme de la guimauve – ils déferlent et cahotent le long de la colline – et Dieu sait qu’ils en ont pour leur argent.

C’est pourquoi ça me semble drôle lorsque la voix de Cool Breeze, fort sérieusement, couvre le rugissement de l’engin: – Je n’sais pas quand Kesey sortira, je n’sais pas si j’pourrai venir à l’Entrepôt. – Pourquoi pas? – Ben, c’est qu’les flics vont s’ramener comme à la foire, et j’suis sous caution, alors j’sais pas. Bon, t’as de l’idée, Cool Breeze. Réveille pas les cognes. Fais le mort – comme à l’instant. Cool Breeze, pour l’instant, a tellement peur de la police qu’il s’est redressé pour bien faire admirer par des milliers de citoyens déjà assez ébahis son espèce de chapeau de gnome, couvert de plumes et de couleurs fluorescentes, digne de la Forêt- Noire des Sept Nains. Kesey va sortir de prison!

Et le camion roule et tangue dans ses feux d’argent rouge et sa gloire d’apocalypse, et je doute sérieusement, Cool Breeze, qu’il y ait aujourd’hui un seul flic, dans tout San Francisco, qui ne sache que cet incroyable véhicule transporte une patrouille de guérilleros du redoutable LSD.

Les flics connaissent la musique, maintenant, tout, jusqu’aux tenues, les tresses de cheveux à la Jésus- Christ, les perles indiennes, les serretête indiens, les grains d’orge, les clochettes de temple, les amulettes, les mandalas, les yeux magiques, les vestes fluorescentes, les cornes de licorne, les chemises en hommage à Errol Flynn – mais ils ne connaissent pas encore les chaussures. Les pires sont d’un noir luisant, avec des lacets.

La hiérarchie part de là, quoique pratiquement toutes les chaussures noires fassent vieux jeu, et remonte jusqu’aux bottes qu’affectionnent les camés, des bottes légères, fantaisie, des bottes anglaises du genre à la mode, tout ce qu’ils peuvent dénicher, mais ça ne vaut pas des trucs dans le genre des bottes mexicaines, cousues main, avec des pointes à triple épaisseur, Caliente Dude. Alors vous voyez d’ici les chaussures à la FBI – noires, luisantes, lacées – quand le FBI a fini par épingler Kesey...

Il y a une autre fille à l’arrière du camion, une petite noiraude avec d’épais cheveux noirs. On l’appelle Black Maria. Elle a l’air mexicaine, mais elle me dit dans le plus pur et doux accent californien: – Quand est-ce qu’est ton anniversaire? – Le 2 mars. – Poissons, dit-elle. Et puis: – Je ne t’aurais jamais pris pour un Poisson. – Pourquoi? – Tu as l’air trop… solide pour un Poisson.

Mais je sais que c’est flegmatique qu’elle veut dire. Je commence à me sentir assez flegmatique. Et je te le dis, Marie la Noire, à New York, j’ai même la réputation d’une espèce de dur. Mais un blazer de soie bleue et une grosse cravate avec des clowns et… une… paire de chaussures noires, basses, je ne sais pas pourquoi, ça ne les inspire pas beaucoup, les camés de San Francisco.

Dans l’intervalle, miraculeusement, les trois jeunes avocats de Kesey, Pat Hallinan, Brian Rohan et Paul Robeson, allaient obtenir la liberté sous caution de leur client. Ils avaient assuré les juges de San Mateo et de San Francisco que M. Kesey avait un projet empreint du plus pur civisme. Il était rentré de son exil dans le but exprès d’organiser une vaste réunion de camés et de hippies sur les gradins du Winterland Arena, à San Francisco, pour adjurer La Jeunesse de cesser de prendre un LSD qui était dangereux et pouvait leur mettre la cervelle en écumoire, etc. Ce serait une véritable cérémonie «de fin d’études de l’acide». Il leur fallait «dépasser l’acide». En même temps, six amis intimes de Kesey, dans la région de Palo Alto, avaient offert en gage leurs maisons contre les 35000 dollars de caution que réclamait la cour du Comté de San Mateo. Je suppose que la cour s’était dit qu’elle le tenait de toute façon. Si Kesey prenait la fuite, il jouerait un si sale tour à ses amis, en leur faisant perdre leurs propriétés, qu’il en serait complètement discrédité, comme apôtre de la drogue ou de quoi que ce soit. Dans le cas contraire, il serait obligé de prononcer son discours à La Jeunesse – et ça pouvait être utile. Kesey, de toute façon, allait sortir.

Ce scénario, cependant, n’était pas très bien vu à Haight-Ashbury. Je m’aperçus vite que la came était déjà si populaire, à San Francisco, que le retour de Kesey et son histoire de «dépasser l’acide» provoqueraient chez les camés leur première grande crise politique.

Tous les yeux étaient tournés vers Kesey et son groupe, les Merry Pranksters. Des milliers de gosses débarquaient à San Francisco pour y mener une vie à base de LSD et de trucs psychédéliques. Truc était le grand mot, à Haight-Ashbury. Ça pouvait être n’importe quel truc: les ismes, les façons de vivre, les habitudes, les penchants, les causes qu’on défend, les organes sexuels; Truc et dingue; dingue s’appliquait aux styles et aux obsessions, comme dans «Stewart Brand est dingue des Indiens», ou «le zodiaque – elle en est dingue» ; ou, plus simplement, aux camés en tenue. Le mot n’était nullement négatif. Deux semaines plus tôt, les camés avaient eu leur premier grand «be-in» au Golden Gate Park, au pied de la colline qui montait vers HaightAshbury, pour célébrer ironiquement le jour où le LSD était devenu illégal en Californie. Toutes les tribus, tous les groupements communautaires étaient rassemblés. Tous les dingues vinrent jouer leur numéro, leur truc. Un camé nommé Michael Bowen ouvrit le bal. Et ils s’y mirent, par milliers, en grande tenue, à agiter des clochettes, à chanter des hymnes, à danser avec extase, à se défoncer d’une façon ou d’une autre, et, dans un geste satirique qui leur était cher, à offrir des fleurs aux flics, pour enterrer les cognes sous de tendres et juteux pétales d’amour. Et Kesey lui-même, qui était encore en fuite, s’y était aventuré et s’était mêlé un moment à la foule. Ils ne faisaient plus qu’un, même Kesey – et le voici soudain entre les mains du FBI et autres superflics, Kesey, le nom le, plus prestigieux pour ceux de La Vie, qui leur annonce qu’il est temps de «dépasser l’acide». Qu’est-ce que ça veut dire, merde, il est vendu, ou quoi? C’était le début du mouvement – Arrêtez Kesey – et jusque dans le monde hip.

Nous remontons vers l’Entrepôt dans ce camion cinglé et… je commence à comprendre que les Lois et les Stewart et les Marie la Noire ne sont que l’aile modérée des Merry Pranksters, celle qui réfléchit.

L’Entrepôt est dans Harriet Street, entre Howard Street et Folsom Street. Comme la plupart des rues de San Francisco, Harriet Street est tout en bâtiments de bois, avec des baies vitrées peintes en blanc. Mais nous sommes dans le quartier louche de la ville et, en dépit de la peinture, on dirait que des dizaines de poivrots se sont traînés là, dans les coins sombres, et y sont morts, ont viré au noir, ont gonflé et ont explosé, en faisant gicler des torrents d’escarbilles qui se sont collées sur toutes les planches, tous les panneaux, dans toutes les fissures, tous les picots, toutes les écailles de peinture.

Je parviens à distinguer un autobus scolaire… dont les milliers d’enluminures, grandes et petites, rutilent d’oranges, de vert, de magenta, de lavande, de bleu de chlore, de tous les pastels fluorescents imaginables; un mélange de Fernand Léger et de Dr Strange, qui jurent et se chassent comme si quelqu’un avait donné à un Jérôme Bosch cinquante seaux de Day- Glo et un vieil autobus scolaire International Harvester 1939 en lui disant d’y aller. Au sol, près de l’autobus, une bannière de quatre mètres cinquante de long sur laquelle on peut lire ACID TEST GRADUATION.

© 1975 Éditions du Seuil, traduction par Daniel Mauroc.