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Paillettes, chrome et rouflaquettes

Ou comment le football s’est intégré à la culture pop des années 1970 sans perdre sa pureté

Par Barney Ronay

Le football connaît dans les années 1970 une mue dont il renaît plus fluide, en adéquation avec son époque, revêtu d’un vernis de modernité où persiste l’empreinte du passé récent. Il donne l’impression d’une transformation sans déperdition, attisée par le vent d’innocence qui fait la magie de cette grande décennie.

Le coup d’envoi de cette transformation est donné par la Coupe du Monde de 1970 au Mexique (la première retransmise en mondovision et en Technicolor), électrisée par le football imaginatif de Pelé, Gérson et Jairzinho. L’Amérique du Sud établit les bases d’un certain glamour, mais c’est en Europe, giron des superpuissances du jeu, que la mue s’accélère. Les machines à gloire, avides d’icônes éphémères, étendent leur convoitise au-delà des bastions établis de la musique et du cinéma.

Le facteur déterminant du changement fut l’expansion rapide des magazines et des journaux spécialisés dans toute l’Europe et en Amérique, conjuguée à une multiplication des droits de retransmission télévisée, sans oublier le fulgurant engouement de l’industrie du divertissement en général.

Les footballeurs sont à la mode. Lib.r.s des vieilles structures clivées propriétaire/président/ entraîneur, ils jouissent d’un nouveau statut qui se nourrit d’une idolâtrie assez adolescente. Une nouvelle race de joueurs hollandais et allemands intelligents, charismatiques, souvent opiniâtres, influencent de façon déterminante la stylisation du football, sur les pelouses et en dehors.

Dans ses stratégies tactiques aussi, le football européen d’élite est intellectuellement cohérent, tandis que s’installe la notion de « football total » selon laquelle, dans une équipe parfaite, tous les joueurs, à la fois solistes et rouages d’une machine admirablement huilée, doivent pouvoir jouer à tous les postes. Avec le football total, les joueurs prennent le pouvoir et déploient un style ambitieux, réfléchi, une sorte de théorie footballistique collectiviste. Mêmes les tenues de football combinent pureté et efficacité. Les équipes adoptent des couleurs franches, vierges de tout nom de sponsor ou de joueur. Pour la première fois, les maillots sont ajustés et modernisés, afin d’accompagner au mieux les mouvements de joueurs exceptionnellement doués. Souillé par le délire combiné des équipementiers et des publicitaires, le football n’aura plus jamais la même allure. Les meilleurs de ces joueurs – causeurs, stratèges et entrepreneurs sans complexes – arborent parfois une arrogance digne d’ambassadeurs de plein droit.

Johan Cruyff est sans doute le premier de cette nouvelle génération de footballeurs européens branchés. Né à Amsterdam, formé à la pouponnière de l’Ajax avant de devenir le héraut du football total, Cruyff est aussi célèbre pour ses aphorismes que pour sa combativité. […] Le capitaine de l’équipe de RFA, Franz Beckenbauer, est tout aussi marquant. Né dans les ruines de Munich, il révolutionne le rôle du défenseur central par ses remontées de ballon. Footballeur à forte personnalité typique des années 1970, une sorte de cadre sup en short, incarnation de la maîtrise et de l’autorité, ce fils de facteur est devenu en 50 ans de carrière un emblème mondial du sport et le symbole d’une Allemagne qui a su se relever du marasme.

Dans les années 1970, le footballeur alpha ressemble moins à un beatnik qu’à un publicitaire californien. Veste en cuir à larges revers, grosse médaille arborée au premier degré sur poitrail nu, voitures de luxe et meubles de créateurs, tels sont les attributs du nouveau joueur superstar, encouragé dans sa démesure par la collision entre des médias de masse et un sport qui se popularise. Le sponsoring devient pratique courante, surtout depuis que Pelé a retardé la finale de la Coupe du Monde 1970 pour relacer ses crampons Puma. Franz Beckenbauer et Kevin Keegan font la promotion de l’eau de toilette Brut. Lorsqu’il débarque à Hambourg en 1977, Keegan est le joueur le plus médiatisé au monde. Premier footballeur à exercer son droit à l’image, il signe un raz-de-marée de contrats publicitaires pour son propre compte et fait même une incursion dans la musique, avec le single « Head over Heels ».

En Allemagne, Günter Netzer fait l’expérience d’une version plus contrôlée du football de haut niveau. Lorsqu’il ne joue pas pour le Borussia Mönchengladbach ou le Real Madrid, ce milieu de terrain talentueux, créatif, beau et blond gère un bar et collectionne les Ferrari. En France, « l’Ange vert » Dominique Rocheteau dégage lui aussi un charisme allemand délicat mais indéniable.

La collusion entre football, mode et célébrité atteint son apogée dans la North American Soccer League, alors une start-up à la devanture tape-à-l’oeil qui compte parmi ses simili franchisés l’équipe de Hawaii, le Chicago Sting, les San Diego Jaws, et bien sûr le regretté et inégalable Cosmos de New York. Pendant les deux années où le Cosmos se produit devant les 80 000 spectateurs du stade des Giants, le show-business défile dans les vestiaires, et Pelé comme Beckenbauer arborent fièrement le maillot dessiné par Ralph Lauren. L’équipe du Cosmos, fondée en 1970 par deux cadres de la Warner, et le championnat dans la foulée, vit une mue radicale avec l’arrivée de Pelé pour un salaire record, et les Aztecs de Los Angeles enrôlent George Best et Johan Cruyff.

Tout cela ne pouvait durer éternellement. Pelé prend sa retraite en 1977 et la NASL plie bagage sept ans plus tard, alors que les années 1970 se dissolvent dans un monde plus carnassier. Depuis, le football s’est transformé sous nos yeux éblouis en une usine à divertissement mondiale, un univers sportif cohérent et froid, où ne transparaissent que de façon presque subliminale les racines boueuses et l’essence même de ce sport, réminiscence fugace de ce qu’il fut dans les années 1970, sa dernière décennie de réelle innocence.